"Tsiganes"-"Nomades" : un malentendu européen

  • Augmenter la taille
  • Taille par défaut
  • Diminuer la taille

Argumentaire des rencontres

"Tsiganes", "Nomades" : un malentendu européen

Paris, du 6 au 9 octobre, Pau les 24 et 25 novembre 2011

(Cet argumentaire est également disponible en version anglaise)

Au-delà de la bruyante politique de démantèlement des « camps » et d’ expulsion des « Roms » lancée par l’ Etat français en juillet 2010, destinée au départ également à disputer aux « gens du voyage » leur « citoyenneté », les mesures de ségrégation contre les « Tsiganes » se multiplient sur l’ ensemble de l’ Europe. Si les modalités nationales en sont différentes à l’ Ouest et à l’ Est, elles tendent ici et là à expulser de chez soi un corps étranger. Il existe à présent à l’ échelle européenne une « question Rom » que les revendications identitaires transnationales, réactives et porteuses d’ équivoques, rendent peut-être plus redoutable encore.
Au moment d’ étendre son « Unité », l’ Europe, soucieuse de son être introuvable, se montre fractionnée dans l’ espace de ses frontières étatiques comme dans sa mémoire du passé. La démocratie, dont le modèle s’ est censément imposé au sortir de la décomposition du monde communiste, abrite
un langage de la citoyenneté et un langage de la différence qui n’ embrayent pas l’ un sur l’ autre : leur coexistence se traduit par des tracés de frontière et d’ identités aveugles aux histoires et problèmes réels.
Les Roms de l’ Est qui fuient le harcèlement en migrant à l’ Ouest y font ainsi l’ objet d’ une double discrimination, en tant que Roms et en tant que migrants. Mais la fabrication d’ une « question Rom » à la faveur d’amalgames plus ou moins concertés montre que le problème dépasse leur cas : cette production politique d’ indésirables au sein des Etats-nations n’ est pas une surprise ni une exception. Mais elle se nourrit ici d’ une construction d’ altérité spécifique, mélange de mépris culturel, de peur sociale et de haine raciale qui renvoie à l’ image que l’ Europe a d’ elle-même, de son histoire, de sa vocation et de son destin.
Que signifie cette hantise d’un supposé peuple nomade dont les membres deviennent autant d’ « étrangers de l’intérieur » parmi les nations, que celles-ci devraient soit assimiler, soit expulser, soit éliminer pour retrouver leur cohérence et leur énergie, sinon leur pureté ?
Au mépris des complexités historiques et des constructions politiques réelles, un système de représentations imaginaires ambivalent semble faire du « Tsigane » l’Autre de la civilisation occidentale. L’actuelle fabrication politique du « nomade » s’accompagne et se nourrit d’une fabrication culturelle au long cours : celle d’un ‘peuple nomade’ qui serait aussi sauvage et illettré, comme si le sans-écrit devait être aussi sans Etat, sans-patrie, sans-histoire. Or la tentative d’identifier coûte que coûte une « littérature tsigane » propre à un peuple transnational est de nature à nourrir d’autres équivoques, là où il faudrait tenter de comprendre l’histoire de cet Autre, telle qu’elle continue d’être à la fois fantasmée et vécue.
Car cette altérité a été différemment construite de l’intérieur par ces communautés, impliquant un autre rapport à l’histoire et au devenir, à l’oral et à l’écrit. Un malentendu structurel sur cette différence, qui permet à l’équation tsigane-nomade-sauvage de se perpétuer, trame notre culture européenne : il faut se poser la question de sa fonction culturelle autant que politique. Ce qui conduit à s’interroger sur la notion même de « Tsigane », catégorie politique tardive reconstruite au gré des régimes administratifs et des « politiques tsiganes », tout en héritant de l’imaginaire « bohémien ». Cet archétype jette la lumière sur un impensé peut-être central de notre civilisation.

Cette image tenace et ambivalente se nourrit d’ un déni d’ histoire constamment actif malgré les avancées historiographiques sur les persécutions subies par ces populations, particulièrement sur le génocide des « Tziganes ». Tandis que le Conseil de l’ Europe travaille à construire des mallettes
pédagogiques pour la mémoire des petits tsiganes exterminés pendant la Seconde guerre mondiale, sur le modèle de ce qui existe pour les victimes juives, on voit se reproduire certaines des situations qui, dans le passé, ont mené au pire. C’ est à l’ initiative des communes que les premiers camps de rassemblement de tsiganes avaient été ouverts dans l’ Allemagne et l’ Autriche des années 30, avant la mise en œuvre nazie d’ expertises par les laboratoires d’ « hygiène raciale » qui ont conduit aux politiques nazies de stérilisation, puis au « décret Auschwitz » de 1942, qui a fait envoyer à la mort la population tsigane du Reich et des pays annexés.
Or la tentative nazie d’ extermination des « Tsiganes » n’ a pas fait événement – sinon pour les victimes et leurs descendants, mais dans des formes impropres au « travail de mémoire » issu des politiques mémorielles relatives à la Shoah. Ce travail en effet suppose une écriture interne de l’ histoire et une revendication mémorielle qui n’ existent pas ici, hormis des artefacts tardifs. Mais le refus d’ évoquer les morts, qui se transmet au sein de certaines communautés restées longtemps étrangères à l’ écriture de l’ histoire, ne signifie pas qu’ il n’ y ait pas de « mémoire », même si celle du génocide tend à se diluer dans la longue histoire d’ une persécution. Cette mémoire du non-dit ne s’ est pas construite en « culture de l’ holocauste », mais elle existe, et son déni est une forme de « différend » qu’ il faudrait affronter. L’ interaction effective de systèmes culturels profondément différents, qui semblent pourtant vouloir rester pour partie sourds l’ un à l’ autre, a donné lieu à des formations symboliques puissantes, d’ autant plus dangereuses qu’ elles ne se confrontent pas à l’ histoire. Il faut donc à revenir à celle-ci, et au récit qui a eu lieu – ou pas : au non-événement du génocide, à la coupure qu’ il n’ a pas été, à la mémoire qu’ il n’ a pas produite, au point aveugle qu’ il est devenu, et à ce cours de l’ histoire qu’ il n’ a pas interrompu : il ne s’ agit pas de raconter à nouveau cette histoire, mais de s’ interroger sur cet incroyable continuum.
Revenir à l’ histoire ici, ce sera tenter de répondre à deux séries de questions distinctes :
- Comment cette représentation d’ un Autre européen a-t-elle pu et peut-elle encore se construire? Quelle en est la fonction à l’ heure de l’ Union européenne et de la mondialisation ? Que dit-elle du collectif qui continue de produire et recycler cette image et les catégories qui lui sont associées (race, tribus, peuple, nation, minorités)?
- Que disent d’ eux-mêmes et de ces désignations les membres des groupes ainsi désignés ? Comment les groupes familiaux concernés se construisent-ils au plan social, politique, économique, individuel, mémoriel ? Comment se représentent-ils eux, dans cette Europe hostile qui les replace au coeur d'un
imaginaire identitaire européen, mais en tant qu’ antipodes ? Comment comprendre les différences identitaires qu’ ils élaborent, tant entre eux et les non-tsiganes, les « Gadjé », qu’ entre groupes dits « tsiganes » ? Quels liens réels existent entre des Manouches des Pyrénées, des Gitans de Séville et
des Roms de Bucarest ? Que signifie le mouvement identitaire « Rom » né en Europe centrale ?
Ces questions mèneront à une interrogation sur les tâches d’ une Europe dont les prérogatives augmentent sans que sa légitimité politique ne soit pleinement reconnue, ni que son héritage historique clairement déchiffré.


Cet ensemble de questions concerne plusieurs champs disciplinaires à la fois, que le colloque devra tenter de couvrir : sciences sociales, anthropologie, sciences politiques, philosophie politique, études culturelles, anthropologie culturelle, épistémologie de la littérature et de l’ histoire.
Ce colloque aura pour tâche de dresser un état des lieux de la réflexion dans ces différents champs du savoir et de la pensée, en différenciant quatre grands axes :
1 aspects politiques : la fonction et l’usage politiques des catégories employées (« Tsiganes », « Nomades », « Roms »); les formes de discrimination et de persécution à l’Est et à l’Ouest ; la question des « minorités ethniques » en Europe ; l’alternative républicanisme/
multiculturalisme.
2 aspects historiques, historiographiques et mémoriels relatifs à la Seconde guerre mondiale, à l’internement et au génocide : bilan des connaissances, réflexion sur le déni au long cours, en s’arrêtant sur l’immédiat après-guerre / la mémoire interne du non-dit ; la construction mémorielle du « Samudaripen » calqué sur la mémoire de la Shoah, son idéologie, ses effets.
3 aspects culturels, anthropologiques, littéraires : la réactivation d’un fantasme racial à l’égard du « nomade » après le « bohémien », ses formes culturelles et littéraires; l'homo europeanus logocentrique / le sauvage, barbare ; les notions de « civilisation », de « littérature »/ les représentations internes que véhiculent les cultures non écrites en question ici ; les attendus d’un discours identitaire transnational en formation.
4 aspects épistémologiques : questions posées aux sciences sociales, aux modèles théoriques qui tendent à s’instituer au sein des disciplines constituées (ex en littérature : la transposition du modèle postcolonial ; le prérequis d’ une littérature dite « tsigane »); l’utilité d’une approche transversale, les tâches à articuler d’une anthropologie culturelle, d’une critique de la culture, d’une philosophie politique.



Document rédigé par :

Catherine Coquio (Paris 8- Littérature et Histoire)
Jean-Luc Poueyto (ITEM-Pau)
Leonardo Piasere (Université de Vérone).