"Tsiganes"-"Nomades" : un malentendu européen

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Bilan historiographique du colloque
Tsiganes, Nomades, un malentendu européen
par Ilsen About.

À travers les différentes communications des historiens, ce colloque a permis d’interroger tout d’abord l’inscription des Tsiganes dans l’histoire européenne et de souligner la diversité d’une présence avérée depuis la fin du Moyen Âge. La place des Tsiganes au plus près des monarques et des grands seigneurs, dans le quotidien des grandes Cours, leur rôle actif et entier dans l’activité des villes et des campagnes pendant des siècles s’est délitée progressivement à l’époque contemporaine et interroge naturellement les raisons d’un tel processus. À la suite des travaux exploratoires accomplis depuis les années 1990, la rupture représentée par la deuxième moitié du XIXe siècle et caractérisée par la construction à la fois théorique et pratique d’une « question tsigane » à l’échelle internationale a été rappelée à plusieurs reprises. La nationalisation des Etats et des sociétés européennes révèle en effet le problème supposé d’une coexistence avec des populations considérées dès lors comme étrangères et menaçantes ; l’élaboration d’une figure négative du « Tsigane international » contribue dans le même temps à une synthèse originale de préjugés transformés rapidement en stéréotypes.
Un antitsiganisme pour ainsi dire culturel s’enracine dès lors dans un discours scientifique alimenté aux sources de l’anthropologie raciale, de la criminologie ou de la sociologie juridique et prend la forme de réglementations d’exception (Leonardo Piasere). C’est dans ce contexte que semble ainsi se cristalliser une image du Tsigane opposée en tous points à celle du citoyen forgée par l’État-nation, justifiant l’adoption de mesures spéciales d’identification et de contrôle. La convergence européenne des différentes « politiques tsiganes » adoptées simultanément dans tous les pays européens dans les années 1900 et 1910 s’inscrit dans ce processus. Les crises suscitées à cette époque par les Tsiganes aux frontières semblent jouer en particulier un rôle important dans le rapprochement transnational des hautes autorités policières et politiques et suscitent les premières propositions visant à trouver une solution transnationale à la « question tsigane » (Ilsen About). Dans les années 1920, ces différents dispositifs se trouvent renforcés et s’inscrivent durablement dans le paysage à la fois juridique et culturel des États d’Europe, créant les conditions nécessaires aux persécutions des années 1930 et 1940.
Pour aborder l’histoire du génocide des Tsiganes dans l’Allemagne nationale-socialiste et durant la Seconde Guerre mondiale, plusieurs interventions ont souligné en particulier le déficit de mémoire et les retards, voire les lacunes, d’une historiographie élaborée seulement à partir des années 1980. Si, jusque là, l’intérêt des historiens s’est davantage porté sur le sort des juifs européens, le déplacement de focale et l’émergence d’un intérêt accru pour les études tsiganes ne peuvent expliquer à eux seuls le rattrapage opéré depuis les travaux de Michael Zimmermann et Guenter Lewy. Il paraît désormais acquis que cette absence repose bien davantage sur l’évitement des racines profondes de l’anti-tsiganisme européen, sur l’oubli généralisé qui a effacé de la mémoire collective l’élimination d’une partie importante du monde tsigane de l’Europe centrale et orientale, voire sur l’amnésie dont témoigne le maintien dans leur fonction, après 1945, d’une part non négligeable des experts chargés de la « question tsigane » avant la guerre (Henriette Asséo).
C’est en affrontant la chronologie fine des politiques anti-tsiganes européennes dans les années 1920 et 1930 qu’a pu être observé le consensus des hautes administrations dans la nécessité de contrôler individuellement l’ensemble des populations tsiganes et de procéder à une surveillance minutieuse des communautés. Le poids récurrent des stéréotypes qui assimilent le Tsigane à un « nomade » favorisent en particulier l’adoption de projets de police administrative visant à contrôler chaque individu comme en France, en Belgique, en Italie ou en Espagne (Alain Reyniers, Licia Porcedda, Xavier Rothéa). C’est l’ensemble de ces procédures qui favorise la décision de fixer des groupes à des emplacements déterminés. Ces sites peuvent être analysés comme les mailles d’un réseau déconnecté de camps d’internement implantés successivement en Italie, en Autriche ou en France avant 1940.
Le cas de l’Allemagne se distingue toutefois nettement par l’élaboration d’une expertise anthropologique spécifique qui oscille initialement entre deux positions (Frank Sparing) : désignés à l’intérieur d’une catégorie policière particulière, les Tsiganes sont toutefois étudiés comme les représentants d’une branche spécifique des races indo-européennes ; ce soupçon favorable les protège initialement des projets d’élimination physique mais n’empêche pas l’imposition d’une réglementation sévère qui mène à l’internement de tous les Tsiganes d’Allemagne, initié dès 1933.
Les interventions successives ont permis d’éclairer l’existence d’un triple dispositif qui se déploie durant toute la période de 1933 à 1945. En Europe occidentale, la pérennité des mesures de contrôle entraîne un durcissement croissant, et aggravé durant le conflit, qui aboutit généralement à un internement forcé et qui correspond pour des dizaines de milliers d’individus à une catastrophe sur le plan social et économique et à une période de graves pénuries. Suivant l’expansion des espaces sous tutelles directes des autorités allemandes durant la guerre, des groupes ont pu être par ailleurs absorbés dans le système de déportation vers Auschwitz-Birkenau en particulier, comme ce fut le cas en France, en Belgique ou aux Pays-Bas. Des processus similaires sont à l’œuvre également dans les pays d’Europe centrale et orientale comme en Hongrie (Michael Stewart).
En Allemagne et dans les pays satellites, la politique d’internement se déploie dans l’organisation des déportations vers le système des camps de concentration où les Tsiganes sont condamnés à une mort lente, vers les centres de mises, ou vers les territoires orientaux de l’Europe, comme en témoigne la déportation vers l’Ukraine d’une large part des communautés tsiganes de Roumanie (Tatiana Sirbu). À Auschwitz-Birkenau, la mise en place d’une enclave spéciale pour les familles tsiganes conduit à la survie de populations issues de toute l’Europe avant la liquidation de ce camp spécial en août 1944.
Le troisième dispositif se rattache à celui qui motive l’action des Einsatzgruppen durant la campagne militaire de l’armée allemande en Europe orientale, d’abord en Pologne puis en Union soviétique. Les récents travaux sur ce sujet ont montré pour ce cas précis combien les Tsiganes furent parfois assimilés sans exception aux Juifs et destinés à être éliminés physiquement (Martin Holler) ; dans d’autres cas il apparaît que le traitement des Tsiganes était suspendu aux choix variables des différentes autorités d’occupation (administration civile, SS ou Wehrmacht) qui protégea certains groupes et favorisa, au contraire, la destruction de multiples communautés comme en Ukraine  (Mikhail Tyaglyy).
Plusieurs interventions du colloque se sont penchées sur les mutations des politiques tsiganes dans l’Europe d’après guerre. La pérennité des systèmes de contrôle renforcé durant la guerre a été signalé pour le cas de la France ou de l’Italie. Dans les pays du bloc soviétique, comme en Hongrie et en Tchécoslovaquie, les Tsiganes dont l’histoire des persécutions est officiellement étouffée subissent une double discrimination, sociale et ethnique, et se sont trouvés soumis, par l’exercice d’une violence symbolique, à l’assimilation forcée aux principes du socialisme d’État (Celia Donert).